Même si la part de la cosmétique bio reste peu importante dans les ventes globales de cosmétiques en France, le nombre de marques bio est en augmentation depuis un vingtaine d’années. Quel intérêt avons-nous à choisir ces marques-là alors que la réglementation est très stricte et très encadrée ? Quels sont les ingrédients les plus « à risque », quels labels bio privilégier ?

Nous avons posé pour vous ces questions à Anne-Sophie Lemaire, médecin pendant 10 ans, formée à l’utilisation des plantes médicinales à l’école IMDERPLAM, titulaire d’un DU d’aromathérapie et d’un certificat d’animatrice d’ateliers de cosmétiques naturelles. Anne-Sophie a créé Phytopause il y a un an afin de sensibiliser à la protection de l’environnement pour une meilleure santé. Elle propose des stages, formations et séjours sur les thèmes de la santé naturelle, de la santé environnementale et du bien-être.

 

Anne-Sophie, pouvez-vous nous expliquer pourquoi il y a régulièrement des polémiques sur les risques potentiels des produits cosmétiques alors qu’ils sont très contrôlés ?

Effectivement, la réglementation est très stricte et un produit cosmétique bénéficie d’une autorisation de mise sur le marché uniquement s’il répond à certaines exigences réglementaires. Et les substances utilisées pour leur fabrication sont très contrôlées.

Ce qui interpelle certains professionnels de santé, dont je fais partie, et certaines associations de consommateurs, c’est que certaines substances dont le risque cancérigène a été prouvé (surtout via des tests sur les animaux), sont quand même autorisés pour certains produits.

Par exemple, le toluène est classé dans les cancérigènes avec un risque surtout présent en cas d’inhalation. L’absorption au niveau de la peau est semble-t-il négligeable et ne présente pas de risque selon les experts. Il peut donc se retrouver (lui ou ses dérivés) dans certains produits cosmétiques (par exemple des vernis ou des produits de coloration capillaire)

Par ailleurs, nous pouvons être inquiets pour certains risques émergents qui concernent des substances suspectes d’être dangereuses pour l’homme mais dont nous ne pouvons pas encore prouver la nocivité (toutes les substances suspectées d’être perturbatrices endocriniennes par exemple, les nanoparticules…).

Des seuils maximums sont mis en place par les instances réglementaires pour certaines substances, afin de limiter les risques, mais nous sommes nombreux à penser que cela n’est pas suffisant, en particulier pour les substances fortement suspectes actuellement, et aussi parce que nous ne connaissons pas encore les risques liés à l’exposition répétée d’une multitude de substances suspectes. On appelle cela l’effet cocktail, et la prise en compte de cet effet dans les études toxicologiques est encore difficile à maîtriser pour les scientifiques.

Nous avons encore du mal également à considérer l’impact de notre mode de vie sur l’environnement comme un problème majeur pour notre santé. Nous avons encore tendance à penser que l’homme est extérieur à l’environnement alors que nous en sommes partie intégrante. Si nous déversons un produit toxique dans une rivière, ou si une grande partie de nos plastiques se retrouvent dans les océans, cela ne touche pas que les poissons ! Nous sommes directement impactés car nous nous alimentons avec les produits de cet environnement.

 

Comment un produit cosmétique, que nous ne « mangeons » pas, peut-il se retrouver dangereux pour l’homme, sachant que l’on considère la peau comme une barrière protectrice ?

Le risque le plus connu est le risque allergique par application directe sur la peau. Le nombre d’allergies, en particulier cutanées, a fortement augmenté ces dernières années. Les études montrent que les causes sont multifactorielles (augmentation du nombre de substances allergènes synthétiques auxquelles nous sommes exposés, fragilisation de nos organismes par une alimentation déséquilibrée et riche en produits transformés, augmentation de la pollution environnementale, augmentation du tabagisme, du stress…).

Le risque cancérigène est fortement suspecté pour certaines substances (certains conservateurs, certains colorants capillaires, certaines substances parfumantes…).

Nous avons déjà parlé du risque des perturbateurs endocriniens et du risque environnemental, car une grande partie de nos produits sont déversés dans la nature (nos stations d’épuration ne peuvent pas régler tous les problèmes, et il faut aussi penser aux pays qui n’ont pas les moyens de traiter leurs déchets…).

 

Quelles sont les solutions pour mieux gérer ces problématiques ?

La réglementation REACH mise en place en 2012 va permettre de mieux suivre la flopée de substances synthétiques qui sont apparues ces dernières décennies, et aussi de mieux évaluer l’effet cocktail. En tout cas nous l’espérons.

Mais nous sommes nombreux, en tant que professionnels de santé et citoyens, à proposer le principe de précaution pour certaines substances, et à vouloir mieux informer les consommateurs, car ce sont eux, au final, qui font le choix de leurs achats.

Voici quelques ouvrages et sites de référence pour obtenir des informations vérifiées: l’association ASEF (Association Santé Environnement France, fondées par des médecins) dont je suis membre, l’observatoire des cosmétiques (cosmeticobs, géré de manière indépendante des lobbies de l’industrie cosmétique), l’association « Slow cosmétique », le site « la vérité sur les produits cosmétiques » créé à la suite de la parution de l’ouvrage du même nom par Rita Stien (qui a mieux fait prendre conscience de certains risques liés à notre manière de consommer la beauté). On peut aussi citer les sites des instances réglementaires (ANSM, ECHA).

Les différents labels sont également un gage de sécurité pour les consommateurs, même s’ils ont leurs limites.

Le label le plus exigeant en terme de qualité des ingrédients, d’éthique animale et de responsabilité écologique, est celui de l’association « Nature et progrès ».

Cosmebio est une association créée en 2002 par les pionniers de la cosmétique bio française. Les adhérents doivent respecter un cahier des charges et signer la charte de l’association. Les garanties pour le consommateur sont d’avoir des produits contenant au moins 95% d’ingrédients d’origine naturelle avec une proportion variable d’ingrédients bio (5 à 20% du produit fini), mais la charte inclut aussi d’autres notions importantes: provenance éthique des produits, emballages écologiques, marketing responsable, conditions sociales des travailleurs etc…

Depuis 2017, le label cosmos a permis une harmonisation des pratiques au niveau européen, avec la mise en place d’un cahier des charges validé par les principaux labels européens. Les produits nouvellement mis sur le marché et labellisés par les associations membres respectent ce cahier des charges. Les contrôles sont par contre faits par des organismes indépendants, même s’ils ont participé à l’élaboration du cahier.

L’un des plus connus est ecocert en France, et l’on peut donc trouver sur un même emballage le logo « comebio ou cosmos » (ce qui signifie que la marque respecte le cahier des charges afférent), ainsi que la mention « ecocert » si le contrôle a été réalisé par cet organisme.

Une petit précision concernant « cosmebio »: si le logo mentionne uniquement « cosmétique bio charte cosmebio », la marque respecte le premier cahier des charges mis en place par l’association – si le logo mentionne en plus « cosmos organic », cela signifie que le produit a été mis sur le marché après 2017 avec respect du nouveau cahier des charges cosmos (ou que le marque a mis à jour une ancienne formule avec le nouveau cahier des charges).

Les tests sur les animaux et les OGM sont interdits pour tous ces labels. La préservation de la biodiversité est prise en compte.

 

Que conseilleriez-vous aux personnes qui se sentent concernées par le choix de leurs produits cosmétiques ?

  • Choisir des produits labellisés est une première étape. Un produit labellisé est souvent plus cher, mais il faut garder à l’esprit que ces dépenses-là vous reviendront plus tard en termes de santé !
  • Essayer de ne plus acheter de plastiques, ou le moins possible, même recyclés. Le problème émergent des micro plastiques (taille inférieure à 5 mm) commence à être mieux étudié, et nous sommes seulement en train de prendre conscience de son ampleur. Le meilleur déchet est celui que l’on ne produit pas, comme le répètent souvent les associations qui font la promotion du « zéro déchet ». On peut trouver certains produits cosmétiques en flacons de verre, on peut revenir aux savons et pains surgras, shampoings et déodorants solides etc…

 

  • Il existe aussi des applications sur smartphone pour aider les consommateurs. Je dirais qu’il ne faut pas tenir compte de leurs infos aveuglément. La plupart ne prennent pas (encore) en compte le risque environnemental. J’ai des doutes sur leur degré d’indépendance, quand je vois le nombre de publicités sur certaines. Et il est souvent difficile de savoir comment sont faites les cotations. Il serait intéressant de savoir si un comité scientifique est consulté pour la gestion des informations mises à disposition…

 

Quel est votre top 6 des classes d’ingrédients cosmétiques les plus problématiques ?

 

  • Les filtres solaires (en cosmétique conventionnelle ou naturelle) : à cause du risque de pollution des environnements aquatiques, ce qui a des répercussions sur toute la chaîne alimentaire et sur le maintien de la biodiversité. Le risque n’est pas exclu formellement pour les filtres minéraux utilisés dans la cosmétique naturelle (en particulier, leur biodégradabilité n’est pas garantie). Deux pays viennent d’établir des lois à ce propos avec la baignade qui sera interdite dans leurs zones en cas d’utilisation de certains produits solaires.
  • Certaines colorations capillaires chimiques (car l’exposition au niveau du cuir chevelu est plus importante qu’un produit rincé, et que le risque cancérigène a été prouvé pour certaines substances)
  • De nombreux produits de maquillage : ils contiennent souvent des silicones, des huiles minérales (issues du pétrole), des colorants à risque cancérigène… Le risque est augmenté de part leur usage, car on ingère une partie des rouges à lèvre par exemple. Je mettrais une mention spéciale pour les vernis. Malgré les efforts des fabricants impliqués dans le « bio », les 7 substances controversées pour les vernis (parabènes, formaldéhydes, phtalates, xylène, toluène, camphre, colophane) sont souvent absentes, mais impossible encore de fabriquer un vernis efficace sans introduire de résine (« copolymer » sur les étiquettes). Vous pouvez vérifier, il n’y a aucun vernis labellisé bio à l’heure actuelle.
  • Certaines substances parfumantes synthétiques : lorsqu’on s’asperge, on les respire de façon continue et ces substances ne se limitent plus au parfum individuel mais s’invitent de plus en plus dans notre quotidien (parfums d’intérieur, parfums pour les voitures, dans tous les sanitaires publics, dans les entreprises pour créer une ambiance agréable…). Certaines sont suspectées d’être cancérigènes, d’autres d’être des perturbateurs endocriniens. Une phrase à méditer pour tout ce qui concerne l’usage ménager : le propre n’a pas d’odeur !

 

  • Les silicones synthétiques : en raison de leur impact environnemental (elles sont non biodégradables). Or on les retrouve dans de nombreux produits, en particulier capillaires.
  • Certains conservateurs, suspectés d’être cancérigènes. On les trouve de moins en moins dans les produits européens, mais il faut se méfier des produits achetés à l’étranger, ou sur le net. Je mettrais aussi dans cette catégorie tous les produits ménagers « désinfectants », qui pullulent dans les grandes surfaces (et c’est seulement la partie immergée de l’iceberg), avec des industriels qui surfent sur la peur du microbe. Ces produits sont aux mieux irritants, au pire entraînent des allergies et favorisent très probablement l’émergence de microbes résistants.

Vous pouvez télécharger la fiche synthétique « mon shopping cosmétique sans risque », élaborée par Anne-Sophie, sur son site internet : www.phytopause.fr/pratik. Vous y découvrirez aussi toutes les informations sur ses stages et formations autour des cosmétiques naturelles notamment.